CPE : on continue !
Un contrat pour l’exploitation et non pour l’économie
Deux maîtres de conférences en économie à l’université Paris-I, Muriel Pucci et Julie Valentin, analysent point par point les arguments pro-CPE.

Si le CPE peut faciliter l’embauche, il facilite aussi le licenciement. Si, dans les deux ans, l’activité ralentit, les contrats seront plus facilement interrompus, ce qui augmentera l’afflux des jeunes vers le chômage. Pour que le CPE permette des créations d’emplois à long terme, il faut que l’incitation à l’embauche l’emporte sur la tentation de licencier. La seule justification de ce contrat réside dans l’incertitude à laquelle sont confrontées des entreprises dans un marché oppressant qui pousse à une gestion en flux tendus des hommes comme des marchandises, à la recherche d’une augmentation sans cesse renouvelée de la rentabilité à court terme. Nous avons construit une maquette pour simuler les décisions d’embauche et de licenciement d’entreprises confrontées à une incertitude concernant leurs ventes à venir. Notre travail indique que, dans les conditions de fluctuations de l’activité observées dans le secteur marchand en France entre 1970 et 1998, un assouplissement des conditions de licenciement aurait été défavorable à l’emploi. Par cette méthode, on montre aussi qu’une telle mesure réduit d’autant plus l’emploi que le regain d’activité est modéré et que les risques de baisse d’activité future sont relativement élevés.

Le CPE offre de nouvelles possibilités d’ajustement aux entreprises, il agit aussi sur l’amplitude des fluctuations auxquelles elles cherchent à s’adapter. En effet, l’assouplissement des conditions de licenciement va rendre l’emploi et la consommation plus sensibles à la conjoncture. Dès lors, une diminution de faible ampleur et transitoire de l’activité risque de se transformer en atonie générale et durable... Les entreprises gagnent à ce que les fluctuations de l’activité soient amorties. C’est ce que réalisent en partie les coûts de licenciement selon un mécanisme « stabilisateur automatique » de même nature que celui de la protection sociale. Et même si tous les CPE étaient convertis en CDI au terme des deux ans, les employeurs auraient collectivement perdu à n’avoir pas recouru directement à des CDI. Pendant les deux ans, les salariés auront rencontré des difficultés pour accéder au crédit et au logement, voire tenté d’épargner pour faire face à un éventuel licenciement, et la demande aura été déprimée.

Reste l’argument du MEDEF d’alléger les procédures juridiques pour les employeurs. Là encore, on peut en douter. C’est actuellement la forme la moins encadrée - le licenciement individuel - qui donne lieu au plus grand nombre de litiges. Il n’est d’ailleurs pas certain que l’ensemble des PME et des grandes entreprises ressentent la nécessité de disposer du CPE pour embaucher. C’est en partie ce qui ressort d’un récent rapport de l’Institut Montaigne, qui conseille de ne pas recourir au CDD, en insistant sur le fait que « la précarité doit être la limite de la flexibilité », et en signalant aussi que son usage « est source inépuisable de litiges ». Ces arguments pourraient très bien s’appliquer au CPE.

Finalement, le seul effet certain du CPE est qu’on ne peut rien imaginer de mieux pour soumettre un jeune pendant deux ans (ou moins) aux exigences d’un employeur. Quel jeune osera refuser des heures supplémentaires (payées ?), des missions imprévues dans son contrat ou des horaires incompatibles avec une vie de jeune famille ? Ne s’agirait-il en fait que d’un contrat pour l’exploitation ? À quoi sert donc de voir notre PIB doubler tous les vingt ans s’il n’en résulte qu’une régression sociale ?

Paru dans l’Humanité du 11/03/06



2006-03-13 12:04:51


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