« Un nouvel électorat est en train de se créer : il faudra lui répondre. »
Rencontre avec Mohamed Mechmache, éducateur en prévention spécialisée, cofondateur du collectif AClefeu
Propos recueillis par Jacques Picard/ Territoires, revue de l’ADELS
Comment a été créé le collectif AClefeu (Association collectif liberté égalité fraternité ensemble et unis) ?
Il y a bien sûr l’évènement déclencheur : le 27 octobre 2005, poursuivis par la police, Ziad Benna et Bouna Traoré trouvent la mort dans un transformateur à Clichy-sous-Bois. Mais c’est après le mois de révolte qui va suivre que va naître le projet. Les populations de ces quartiers sont dans une souffrance, une forme d’automutilation qu’elles ont exprimé dans ce que nous avons décidé d’appeler une « révolte sociale ». Le projet est aussi né d’une réalité concrète : il y avait dans la rue des parents, des adultes qui ont forgé progressivement notre désir d’aller, de là où tout est parti, à la rencontre des autres.
La création d’AClefeu, c’est presque immédiatement l’idée des cahiers de doléances. Quels en étaient les objectifs ? Comment s’est organisé le contact et le recueil des paroles ?
Il fallait répondre à la révolte sociale par une participation démocratique qui rompe avec les formes traditionnelles. Nous souhaitions que les gens reprennent la parole, qu’on vienne les écouter et pas parler à leur place. Il fallait aussi que cette parole ne soit pas éphémère, qu’elle remonte « là-haut » , parce que nos dirigeants, élus du suffrage universel, ont des devoirs démocratiques dont le premier d’entre eux est d’écouter ce qui vient du peuple. C’est une parole authentique que nous souhaitions porter du bas vers le haut, opposable aux messages de peur destinés à l’électorat d’extrême droite que le ministre de l’Intérieur envoie. Les gens n’ont plus confiance dans les institutions que d’ailleurs certains brûlent. Le seul moyen est donc d’aller vers eux, là où ils sont. Nous avons donc décidé, pour construire ces cahiers de doléances, de faire une tournée qui a atteint cent vingt villes. Un courrier a été fait à tous les Maires ; des associations ont souvent organisé notre arrivée. Quelques mairies ont bien tenté de nous empêcher d’agir mais s’adresser à la population est une liberté fondamentale. Nous avons donc pu globalement travailler. Nous proposions vingt-cinq thématiques ; les gens s’exprimaient d’abord oralement, puis nous leur proposions de mettre cette parole par écrit. Nous nous sommes vite rendus compte que les gens avaient une foule de choses à dire ; des gens de toutes classes sociales car nous nous sommes aussi installés en centre ville et dans les périphéries rurales. Nous souhaitions nous adresser à toute la société. Des gens de tous âges aussi : beaucoup de personnes âgées manifestent aujourd’hui une forte inquiétude sur l’avenir des jeunes.
Comment ces cahiers ont-ils été reçus ? Quelles en sont les perspectives ?
Une grande partie des politiques fait la sourde oreille. Nous n’avons eu, pour l’instant, que peu de dialogues approfondis sur des constats et des propositions qui pourtant émanent du terrain. Néanmoins, un mouvement est en cours ; un électorat est en train de se créer qui ne croit plus, d’une manière générale, en la capacité des politiques. Son vote dépendra des réponses apportées à ce mouvement. De nouvelles associations se créent un peu partout (près de trois cents), et il existe aujourd’hui une coordination nationale. Notre objectif est de déboucher prochainement sur des états généraux. AClefeu se pense aujourd’hui dans une nouvelle forme de politique, que nous appelons participation démocratique. Le collectif constate que, concernant le sort des quartiers populaires, gauche et droite se sont partagé l’exercice du pouvoir depuis trente ans et donc la responsabilité d’une situation qui explose aujourd’hui. Les constats des cahiers sont pourtant limpides sur deux plans. Les classes populaires qui subissent le plus l’insécurité, contrairement à ce que les médias nous rapportent quotidiennement, n’en font pas une priorité au regard des questions cruciales pour leur avenir que sont l’emploi, l’éducation, le logement et les discriminations. Ensuite, vient une criante et désespérée demande de justice. À l’instar des sans-culottes de la révolution française, notre démarche vise à faire remonter l’expression populaire auprès des édiles de la nation. L’histoire semble se répéter : la notion centrale de la Révolution, l’égalité, est clairement perceptible dans ces cahiers. À ne pas entendre ceux qui s’expriment, les responsables politiques s’exposent à une nouvelle explosion d’une puissance inégalée.
http://www.adels.org/territoires/
http://www.aclefeu.blogspot.com
2007-01-24 14:21:01
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